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Gulliver's Travels — Chapter 31 in French

By Jonathan Swift

Pendant que je prononçais ces dernières paroles, mon maître paraissait inquiet, embarrassé et comme hors de lui-même. Douter et ne point croire ce qu’on entend dire, est parmi les Houyhnhnms une opération d’esprit à laquelle ils ne sont point accoutumés ; et, lorsqu’on les y force, leur esprit sort pour ainsi dire hors de son assiette naturelle. MY master heard me with great appearances of uneasiness in his countenance; because doubting, or not believing, are so little known in this country, that the inhabitants cannot tell how to behave themselves under such circumstances. Je me souviens même que m’entretenant quelquefois avec mon maître au sujet des propriétés de la nature humaine, telle qu’elle est dans les autres parties du monde, et ayant occasion de lui parler du mensonge et de la tromperie, il avait beaucoup de peine à concevoir ce que je lui voulais dire ; car il raisonnait ainsi : L’usage de la parole nous a été donné pour nous communiquer les uns aux autres ce que nous pensons, et pour être instruits de ce que nous ignorons. And I remember, in frequent discourses with my master concerning the nature of manhood in other parts of the world, having occasion to talk of lying, and false representation, it was with much difficulty that he comprehended what I meant; although he had otherwise a most acute judgment. Parler, n’est-ce pas faire entendre ce que l’on pense ? or, quand vous faites ce que vous appelez mentir, vous me faites entendre ce que vous ne pensez point ; au lieu de me dire ce qui est, vous me dites ce qui n’est point : vous ne parlez donc pas ; vous ne faites qu’ouvrir la bouche pour rendre de vains sons ; vous ne me tirez point de mon ignorance, vous l’augmentez. For he argued thus; that the use of speech was, to make us understand one another, and to receive information of facts; now, if any one said the thing which was not, these ends were defeated; because I cannot properly be said to understand him; and I am so far from receiving information, that he leaves me worse than in ignorance; for I am led to believe a thing black, when it is white; and short, when it is long. Telle est l’idée que les Houyhnhnms ont de la faculté de mentir, que nous autres humains possédons dans un degré si parfait et si éminent. And these were all the notions he had concerning that faculty of lying, so perfectly well understood, and so universally practised, among human creatures.
Pour revenir à l’entretien particulier dont il s’agit, lorsque j’eus assuré son honneur que les yahous étaient dans mon pays les animaux maîtres et dominans (ce qui l’étonna beaucoup), il me demanda si nous avions des Houyhnhnms, et quel était parmi nous leur état et leur emploi. Je lui répondis que nous en avions un très-grand nombre ; que pendant l’été ils paissaient dans les prairies, et que pendant l’hiver ils restaient dans leurs maisons, où ils avaient des yahous pour les servir, pour peigner leurs crins, pour nettoyer et frotter leur peau, pour laver leurs pieds, pour leur donner à manger. To return from this digression; when I asserted that the yahoos were the only governing animals in my country, which my master said, was altogether past his conception, he desired to know, whether we had Houyhnhnms among us, and what was their employment: I told him, we had great numbers; that in summer, they grazed in the fields; and in winter, were kept in houses with hay and oats, where yahoo-servants were employed to rub their skins smooth, comb their manes, pick their feet, serve them with food, and make their beds. Je vous entends, reprit-il, c’est-à-dire que, quoique vos yahous se flattent d’avoir un peu de raison, les Houyhnhnms sont toujours les maîtres, comme ici. Plût au ciel seulement que nos yahous fussent aussi dociles et aussi bons domestiques que ceux de votre pays ! I understand you well, said my master; it is now very plain from all you have spoken, that whatever share of reason the yahoos pretend to, the Houyhnhnms are your masters; I heartily wish our yahoos would be so tractable. Mais poursuivez, je vous prie. Je conjurai son honneur de vouloir me dispenser d’en dire davantage sur ce sujet, parce que je ne pouvais, selon les règles de la prudence, de la bienséance et de la politesse, lui expliquer le reste. I begged his honour would please to excuse me from proceeding any farther, because I was very certain that the account he expected from me, would be highly displeasing. Je veux savoir tout, me répliqua-t-il ; continuez, et ne craignez point de me faire de la peine. Eh bien, lui dis-je, puisque vous le voulez absolument, je vais vous obéir. But he insisted in commanding me to let him know the best and the worst: I told him he should be obeyed. Les Houyhnhnms, que nous appelons chevaux, sont parmi nous des animaux très-beaux et très-nobles, également vigoureux et légers à la course. Lorsqu’ils demeurent chez les personnes de qualité, on leur fait passer le temps à voyager, à courir, à tirer des chars, et on a pour eux toutes sortes d’attention et d’amitié, tant qu’ils sont jeunes et qu’ils se portent bien ; mais dès qu’ils commencent à vieillir ou à avoir quelques maux de jambes, on s’en défait aussitôt, et on les vend à des yahous qui les occupent à des travaux durs, pénibles, bas et honteux, jusqu’à ce qu’ils meurent. I owned that the Houyhnhnms among us, whom we called horses, were the most generous and comely animal we had; that they excelled in strength and swiftness; and when they belonged to persons of quality, were employed in travelling, racing, or drawing chariots; they were treated with much kindness and care, till they fell into diseases, or became foundered in the feet; but then they were sold, and used to all kind of drudgery, till they died; after which, their skins were stripped, and sold for what they were worth, and their bodies left to be devoured by dogs and birds of prey. Mais ils ne sont pas tous aussi bien traités et aussi heureux dans leur jeunesse que ceux dont je viens de parler ; il y en a qui logent dès leurs premières années chez des laboureurs, chez des charretiers, chez des voituriers, et autres gens semblables, chez qui ils sont obligés de travailler beaucoup, quoique fort mal nourris. But the common race of horses had not so good fortune; being kept by farmers, and carriers, and other mean people, who put them to greater labour, and fed them worse. Je décrivis alors notre façon de voyager à cheval, et l’équipage d’un cavalier. Je peignis le mieux qu’il me fut possible la bride, la selle, les éperons, le fouet, sans oublier ensuite tous les harnais des chevaux qui traînent un carrosse, une charrette ou une charrue. I described, as well as I could, our way of riding; the shape and use of a bridle, a saddle, a spur, and a whip; of harness and wheels. J’ajoutai que l’on attachait au bout des pieds de tous nos Houyhnhnms une plaque d’une certaine substance très-dure, appelée fer, pour conserver leur sabot et l’empêcher de se briser dans les chemins pierreux. I added, that we fastened plates of a certain hard substance, called iron, at the bottom of their feet, to preserve their hoofs from, being broken by the stony ways, on which we often travelled.
Mon maître parut indigné de cette manière brutale dont nous traitons les Houyhnhnms dans notre pays. Il me dit qu’il était très-étonné que nous eussions la hardiesse et l’insolence de monter sur leur dos ; que si le plus vigoureux de ses yahous osait jamais prendre cette liberté à l’égard du plus petit Houyhnhnm de ses domestiques, il serait sur-le-champ renversé, foulé, écrasé, brisé. My master, after some expressions of great indignation, wondered how we dared to venture upon a Houyhnhnm's back; for he was sure, that the weakest servant in his house, would be able to shake off the strongest yahoo; or by lying down, and rolling on his back, squeeze the brute to death. Je lui répondis que nos Houyhnhnms étaient ordinairement domptés et dressés à l’âge de trois ou quatre ans, et que, si quelqu’un d’eux était indocile, rebelle et rétif, on l’occupait à tirer des charrettes, à labourer la terre, et qu’on l’accablait de coups ; que les mâles destinés à porter la selle ou à tirer des carrosses étaient ordinairement coupés deux ans après leur naissance, pour les rendre plus doux et plus dociles ; qu’ils étaient sensibles aux récompenses et aux châtimens, et que pourtant ils étaient dépourvus de raison, ainsi que les yahous de son pays. I answered, that our horses were trained up, from three or four years old, to the several uses we intended them for; that if any of them proved intolerably vicious, they were employed for carriages; that they were severely beaten, while they were young, for any mischievous tricks; that the males, designed for the common use of riding or draught, were generally castrated about two years after their birth, to take down their spirits, and make them more tame and gentle; that they were indeed sensible of rewards and punishments; but his honour would please to consider, that they had not the least tincture of reason, any more than the yahoos in this country.
J’eus beaucoup de peine à faire entendre tout cela à mon maître, et il me fallut user de beaucoup de circonlocutions pour exprimer mes idées, parce que la langue des Houyhnhnms n’est pas riche, et que, comme ils ont peu de passions, ils ont aussi peu de termes, car ce sont les passions multipliées et subtilisées qui forment la richesse, la variété et la délicatesse d’une langue. It put me to the pains of many circumlocutions, to give my master a right idea of what I spoke; for their language does not abound in variety of words, because their wants and passions are fewer than among us. Il est impossible de représenter l’impression que mon discours fit sur l’esprit de mon maître, et le noble, courroux dont il fut saisi lorsque je lui eus exposé la manière dont nous traitons les Houyhnhnms, et particulièrement notre usage de les couper pour les rendre plus dociles et pour les empêcher d’engendrer. But it is impossible to express his noble resentment at our savage treatment of the Houyhnhnm race; particularly, after I had explained the manner and use of castrating horses among us, to hinder them from propagating their kind, and to render them more servile. Il convint que, s’il y avait un pays où les yahous fussent les seuls animaux raisonnables, il était juste qu’ils y fussent les maîtres, et que tous les autres animaux se soumissent à leurs lois, vu que la raison doit l’emporter sur la force. He said, if it were possible there could be any country, where yahoos alone were endued with reason, they certainly must be the governing animal: because reason in time will always prevail against brutal strength. Mais, considérant la figure de mon corps, il ajouta qu’une créature telle que moi était trop mal faite pour pouvoir être raisonnable, ou au moins pour se servir de sa raison dans la plupart des choses de la vie. But, considering the frame of our bodies, and especially of mine, he thought no creature, of equal bulk, was so ill contrived for employing that reason in the common offices of life; whereupon, he desired to know whether those among whom I lived, resembled me or the yahoos of his country. Je lui dis que nous avions à peu près tous la même figure, et que je passais pour assez bien fait ; que les jeunes mâles et les femelles avaient la peau plus fine et plus délicate, et que celle des femelles était ordinairement dans mon pays blanche comme du lait. I assured him, that I was as well shaped as most of my age: but the younger, and the females, were much more soft and tender, and the skins of the latter, generally as white as milk. Il me répliqua qu’il y avait, à la vérité, quelque différence entre les yahous de sa basse-cour et moi ; que j’étais plus propre qu’eux et n’étais pas tout-à-fait si laid ; mais que, par rapport aux avantages solides, il croyait qu’ils l’emporteraient sur moi ; que mes pieds de devant et de derrière étaient nus, et que le peu de poil que j’y avais était inutile, puisqu’il ne suffisait pas pour me préserver du froid ; qu’à l’égard de mes pieds de devant, ce n’était pas proprement des pieds, puisque je ne m’en servais point pour marcher ; qu’ils étaient faibles et délicats, que je les tenais ordinairement nus, et que la chose dont je les couvrais de temps en temps n’était ni si forte ni si dure que la chose dont je couvrais mes pieds de derrière ; que je ne marchais point sûrement, vu que, si un de mes pieds de derrière venait à chopper ou à glisser, il fallait nécessairement que je tombasse. He said, I differed indeed from other yahoos, being much more cleanly, and not altogether so deformed; but in point of real advantage, he thought I differed for the worse. That my nails were of no use either to my fore or hinder feet; as to my forefeet, he could not properly call them by that name, for he never observed me to walk upon them; that they were too soft to bear the ground; that I generally went with them uncovered; neither was the covering, I sometimes wore on them, of the same shape, or so strong as that on my feet behind. That I could not walk with any security, for if either of my hinder feet slipped, I must inevitably fall. Il se mit alors à critiquer toute la configuration de mon corps, la platitude de mon visage, la proéminence de mon nez, la situation de mes yeux, attachés immédiatement au front, en sorte que je ne pouvais regarder ni à ma droite ni à ma gauche sans tourner ma tête. He then began to find fault with other parts of my body: the flatness of my face, the prominence of my nose, mine eyes placed directly in front, so that I could not look on either side, without turning my head: that I was not able to feed myself, without lifting one of my forefeet to my mouth: and therefore nature had placed those joints to answer that necessity. Il dit que je ne pouvais manger sans le secours de mes pieds de devant, que je portais à ma bouche, et que c’était apparemment pour cela que la nature y avait mis tant de jointures, afin de suppléer à ce défaut ; qu’il ne voyait pas de quel usage me pouvaient être tous ces petits membres séparés qui étaient au bout de mes pieds de derrière : qu’ils étaient assurément trop faibles et trop tendres pour n’être pas coupés et brisés par les pierres et par les broussailles ; et que j’avais besoin pour y remédier de les couvrir de la peau de quelque autre bête ; que mon corps nu et sans poil était exposé au froid, et que pour l’en garantir j’étais contraint de le couvrir de poils étrangers, c’est-à-dire de m’habiller et de me déshabiller chaque jour, ce qui était selon lui la chose du monde la plus ennuyeuse et la plus fatigante ; qu’enfin il avait remarqué que tous les animaux de son pays avaient une horreur naturelle des yahous, et les fuyaient ; en sorte que, supposant que nous avions dans mon pays reçu de la nature le présent de la raison, il ne voyait pas comment, même avec elle, nous pouvions guérir cette antipathie naturelle que tous les animaux ont pour ceux de notre espèce, et par conséquent comment nous pouvions en tirer aucun service. He knew not what could be the use, of those several clefts and divisions in my feet behind; that these were too soft to bear the hardness and sharpness of stones, without a covering made from the skin of some other brute; that my whole body wanted a fence against heat and cold, which I was forced to put on and off every day, with tediousness and trouble. And lastly, that he observed every animal in this country naturally to abhor the yahoos, whom the weaker avoided, and the stronger drove from them. De sorte que, en supposant que nous eussions reçu de la nature le don de la raison, il ne voyait pas comment, même avec elle, nous pourrions guérir cette antipathie naturelle que tous les animaux ont pour notre espèce, et par conséquent comment nous pourrions en tirer aucun service. So that, supposing us to have the gift of reason, he could not see how it were possible to cure that natural antipathy, which every creature discovered against us; nor consequently how we could tame and render them serviceable. Enfin, ajouta-t-il, je ne veux pas aller plus loin sur cette matière ; je vous tiens quitte de toutes les réponses que vous pourriez me faire, et vous prie seulement de vouloir bien me raconter l’histoire de votre vie, et de me décrire le pays où vous êtes né. However, he would (as he said) debate the matter no farther, because he was more desirous to know my own story, the country where I was born, and the several actions and events of my life, before I came hither.